25 mars 2013

Communiqué de presse du 30ème Festival des migrations, des cultures et de la citoyenneté du Luxembourg

Festival CLAE-2013 : © CLAE - Paulo LOBO

Le 30e  Festival des migrations, des cultures et de la citoyenneté, accompagné du 13e Salon du livre et des cultures et du 1er Salon des cultures et des arts contemporains, s’est déroulé le week-end du 15-16-17 mars sur le plateau du Kirchberg. Environ 30 000 personnes se sont promenées dans les allées métissées de cette manifestation née en 1981 sur la place Guillaume. Si à l’époque, cinq ou six stands se côtoyaient, ils étaient près de 400 pour cette trentième édition du Festival, démontrant s’il le fallait encore la richesse et la diversité des cultures présentes au Luxembourg.
De nouvelles associations nous ont encore rejoints, porteuses d’un renouveau sociétal. Entre convivialité et engagement, cette 30e édition du Festival a notamment été le lieu d’un débat sur la citoyenneté d’une grande expertise, d’un dialogue sur la laïcité et la philosophie soufie, de rencontres littéraires de niveau international.
Pour conclure ce premier bilan qui s’annonce déjà positif, nous souhaitons souligner l’apparition au festival d’un danger qui traverse déjà par ailleurs la pensée occidentale : la dérive d’un marketing de l’immigration défendu par certaines associations. Sous des aspects humanistes qui peuvent tromper le monde associatif de l’engagement, des techniques de marché, de « market », empruntées au capitalisme de l’inhumain, s’introduisent dans l’histoire du mouvement associatif. Etre ou avoir : le plus d’argent, le plus d’images flatteuses, masquent parfois un vide de la pensée.
CLAE
17/03/2013

Discours d'ouverture du 30éme Festival des migrations, des cultures et de la citoyenneté



Samedi 15 mars 2013 : © CLAE - Paulo LOBO

Altesse Royale,
Madame La Ministre,
Monsieur le Président de la Chambre,
Excellences,
Monsieur le Bourgmestre,
Mesdames, Messieurs,

En 1981, une poignée de bénévoles montaient sur la Place Guillaume les quelques stands qui deviendraient le 1er Festival de l’immigration. Au fil des déménagements, Place du Brill à Esch-sur-Alzette, chapiteau au Glacis, Halle Victor Hugo et aujourd’hui LuxExpo, le Festival n’a cessé de grandir, de s’enrichir de toutes les cultures présentes au Luxembourg, de défricher de nouveaux espaces de citoyenneté et de dialogues. La 30e édition n’a rien perdu de sa convivialité populaire, de son esprit de fraternité, d’amitié, de solidarité. Au cours des années, le Festival de l’immigration, devenu le Festival des migrations, des cultures et de la citoyenneté pour dire notre ancrage au Luxembourg, s’est tout naturellement inscrit parmi les grands événements de la vie citoyenne, culturelle et sociale de notre pays.


Nous voudrions remonter ainsi en quelques mots le fil de la mémoire pour rendre hommage en toute simplicité à tous ceux et celles qui nous ont accompagné sur cette route, qui ont construit ce Festival, qui l’ont imprégné de leur humanité. Merci à ceux qui étaient là hier, et à ceux qui sont là aujourd’hui. A tous ceux qui voudraient nous rejoindre, nous le disons tout aussi simplement : les portes du Festival, du CLAE, sont ouvertes à tous ceux qui veulent donner un peu de leur temps, de leur énergie, à tous ceux qui sont animés par le désir de construire ensemble une commune humanité.


Le Festival est accompagné depuis treize ans maintenant du Salon du livre et des cultures du Luxembourg. Unique de par sa nature associative, il s’attache à poursuivre ce dialogue entre terre d’immigration et terre d’émigration, en accueillant aux côtés des écrivains du Luxembourg, des auteurs venus d’horizons et continents divers. Maisons d’éditions, librairies, associations nous rejoignent chaque année un peu plus nombreuses. Grace à eux tous, nous savons que même si nous avons parfois l’impression de nous battre inutilement à la recherche d’un peu de reconnaissance institutionnelle, un peu de financement, nous ne le faisons pas en vain. Cette reconnaissance symbolique, les éditions Ultimomondo nous l’ont également offerte en octobre dernier en nous octroyant leur troisième Biicherpraïs.


Cette année, nous fêtons donc la trentième édition du Festival. Et quelle plus belle manière de la célébrer que de l’augmenter à nouveau ! Au cœur du Festival s’installe ainsi le 1er Salon des cultures et des arts contemporains. Un salon né presque naturellement, suite logique de notre travail, où vous pourrez découvrir de nombreux peintres, sculpteurs, plasticiens, photographes venus de plusieurs pays.


Avec ses quelque 350 stands associatifs, syndicaux, politiques et institutionnels du Luxembourg et de la Grande Région, le Festival est aussi et surtout une manifestation citoyenne. Le Festival des Migrations, des Cultures et de la Citoyenneté, et nous sommes dans ce sens heureux que son 30e anniversaire coïncide avec l’année européenne des citoyens, a su anticiper et accompagner les défis qui sont liés à la citoyenneté : c’est à partir des actes qui ont été patiemment posés que nous avons pu réellement acter et mettre en mouvement l’égalité, penser une légitimité qui ne soit pas l’œuvre de l’identique, faire bouger les frontières de la culture légitime, encourager les échanges, le partage et le métissage culturel ainsi que penser un espace d’engagements ouvert qui se recompose à chaque printemps.


La notion de citoyenneté est au cœur de nos discours et de nos revendications depuis de nombreuses années déjà. Une citoyenneté qui serait basée non plus sur une nationalité, un passeport dont on est porteur, mais sur le critère de la résidence. Dans une société où tous les résidents participent à la vie sociale, culturelle, économique du pays, il est normal que ces mêmes personnes puissent participer à la définition de leur avenir commun en choisissant, à tous les niveaux électoraux, des hommes et des femmes politiques qui les représenteront. La participation aux décisions, la démocratie participative est importante non seulement pour l’inscription de chacun dans la société mais aussi pour plus de justice sociale. Peut-on imaginer une réelle égalité dans l'application de la loi sans égalité au niveau de son élaboration ? Le droit de vote dans cette optique n'est que la reconnaissance formelle de la citoyenneté. Cette ouverture pour le droit de vote actif des étrangers aux élections législatives est de plus en plus discutée et l’obstacle constitutionnel pourrait être prochainement levé, permettant ainsi l’adoption d’une loi allant dans ce sens. Nous invitons les députés, les partis politiques, les Luxembourgeois à ne pas prendre peur devant ces initiatives, mais au contraire à les soutenir.

2013 est donc consacrée aux droits qui résultent de la citoyenneté de l'Union. L’occasion pour nous de vous rappeler que les prochaines élections européennes se dérouleront l’an prochain, en 2014 et que c’est faire acte de citoyenneté que de s’inscrire sur les listes électorales du Luxembourg pour ces élections. Le Clae entamera d’ailleurs une large campagne de sensibilisation sur ces élections dès l’automne. Mais la citoyenneté ne renvoient pas seulement à la question des droits politiques. Nous, Citoyens de l’Union, pouvons aussi profiter de cette année pour dire quelle Europe nous voulons, une Europe de la solidarité où les droits sociaux ne sont pas bradés, une Europe à l’échelle humaine.

La citoyenneté peut se manifester par de multiples formes. Dans quelques mois, toutes les personnes travaillant sur le territoire luxembourgeois, indépendamment de leur nationalité ou de leur pays de résidence, pourront voter pour élire les représentants de la Chambre des salariés lors des élections sociales. Nous vous invitons tous à vous saisir également de cette opportunité démocratique.


Prochainement, la Chambre des Députés devra se pencher sur le projet de loi réformant la loi sur la nationalité adoptée en 2008, projet de loi qui a été avisé par le Conseil de Gouvernement mercredi. Ce projet de loi prévoit des avancées notables, notamment des assouplissements en matière de compétences linguistiques ou des délais de résidence. Le Clae se positionnera bientôt sur ce projet de loi dans lequel nous aurions voulu que droit du sol soit inscrit.


Ce début d’année a été marqué par une mesure de régularisation à l’intention des personnes travaillant « au noir », donc illégalement, au Luxembourg depuis au moins neuf mois. 652 personnes ont introduit un dossier, dont certaines qui résidaient parfois depuis plus de dix ans sur le territoire luxembourgeois sans aucune reconnaissance officielle. D’après Nicolas Schmit, Ministre de l’Immigration, 400 d’entre elles devraient recevoir une autorisation de séjour. Pour elles, une vie d’anonymat se termine et nous en sommes heureux. Nous aurions toutefois aimé que cette mesure soit plus généreuse, tant au niveau des critères que du délai accordé pour la remise des demandes. Nous regrettons une vision plus économique qu’humaniste pour cette régularisation qui visait surtout le patronat.


Chaque année une partie de ce discours est consacré à la situation des Demandeurs de protection internationale. Cette année, malheureusement, ne dérogera pas à la règle. L’expulsion, en juillet dernier, de plusieurs familles avec des enfants malades ou handicapés nous avait profondément choqué. Les conditions de vie de ces personnes – que ce soit le logement ou les aides financières misérables qui leur sont accordées, continuent de nous interpeller. Mais nous aimerions aussi et surtout attirer votre attention sur la longueur des procédures. Laisser des hommes, des femmes, des enfants, dans l’ignorance de leur avenir durant parfois des années, est à nos yeux inadmissible. Nous soutenons dans ce sens l’initiative de Madame l’Ombudsfra d’introduire un code de bonne conduite administrative garantissant notamment le principe d’un délai raisonnable et nous lançons une fois de plus cet appel aux politiciens luxembourgeois et européens : Le Luxembourg, l’Europe, s’est engagée sur une mauvaise voie en criminalisant les immigrants. Le paradigme doit changer, car ces nouvelles immigrations, nous en avons besoin. La politique actuelle va à l’encontre de nos intérêts.


Il est temps maintenant de déclarer ouvert ce 30e Festival des migrations, des cultures et de la citoyenneté, un festival de rencontres et de partages. Grâce aux associations qui œuvrent au Luxembourg, mais aussi dans la Grande région, à l’implication des nombreux bénévoles et salariés qui s’investissent dans leur organisation et surtout grâce aux nombreux visiteurs qui nous témoignent leur confiance, le Festival des migrations des cultures et de la Citoyenneté, le Salon du livre et des cultures et désormais le Salon des cultures et des arts contemporains, à la croisée des cultures, peuvent être une réussite. Nous vous remercions tous pour votre implication.


Je tiens à remercier également le Ministère de la Famille et de l’Intégration et en particulier l’Office luxembourgeois de l’accueil et de l’intégration, la Ville de Luxembourg, le Ministère du Logement et bien d’autres encore pour leur soutien financier, ainsi que la LuxExpo pour son accueil.


Je vous convie, après les allocutions de Madame Jacobs, ministre de la Famille et de l’Intégration et de Monsieur Bettel, bourgmestre de la Ville de Luxembourg, au vin d’honneur qui se déroulera au bar à votre droite. Nous vous invitons ensuite à flâner dans les allées métissées de ce 30e Festival et à vous rappeler que la littérature, le cinéma, la musique, la gastronomie et la vie associative sont autant de passerelles pour rencontrer et découvrir la richesse culturelle de notre pays, où se dessine notre histoire partagée et notre futur commun.

Merci à tous.
 CLAE - 15/03/2013

7 janvier 2013

Mesure de régularisation unique




Depuis le 2 janvier et jusqu’au 28 février 2013, les ressortissants de pays tiers qui se trouvent en séjour irrégulier et qui sont employés sur le territoire du Luxembourg peuvent obtenir un titre de séjour en qualité de travailleur salarié sous certaines conditions, dont les principales sont d’avoir travaillé et résidé pendant neuf mois consécutifs (sur les 12 derniers) sur le territoire luxembourgeois avant l’introduction de la demande et de présenter un contrat de travail à durée indéterminée de l’employeur actuel. Les employeurs qui régulariseront leurs employés engagés illégalement au cours de cette mesure ne seront pas sanctionnés et ne devront pas payer les cotisations sociales rétroactives.



Cette mesure fait suite à l’adoption par la Chambre des Députés du projet de loi 6404 qui transpose en droit luxembourgeois la Directive européenne prévoyant des normes minimales concernant les sanctions et les mesures à l’encontre des employeurs de ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier et de la modification de l’article 89 de la loi modifiée du 29 août 2008 sur la libre circulation des personnes et l’immigration.



Si le Clae ne peut qu’approuver une telle mesure de régularisation, mesure qu’il appelle de ces vœux depuis plusieurs années, il regrette cependant le délai très court imposé par Nicolas Schmit, Ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Immigration, pour le dépôt des dossiers. Le Clae désapprouve également la modification de l’article 89 de la loi sur la libre circulation des personnes et l’immigration. La nouvelle législation supprime en effet la régularisation pour motif exceptionnel du ressortissant de pays tiers qui rapporte la preuve par tout moyen qu’il a séjourné de façon continue sur le territoire et qu’il y a habituellement travaillé depuis au moins huit ans. Depuis l’entrée en vigueur de la loi relative à l’immigration, le Clae a régulièrement interpellé le Ministre concernant cet article qui, dans la pratique, laissait peu de chance à une régularisation. Le Clae a notamment proposé par le passé de supprimer les preuves d’emploi et de baisser le délai de résidence à cinq ans et s’étonne de la suppression pure et simple de cet alinéa.



Le Clae informe également que dans le cadre de cette procédure de régularisation, des permanences spéciales destinées à aider les personnes en situation administrative irrégulière qui remplissent les conditions d’octroi du titre de séjour sont organisées au Clae jusqu’au 28 février. Ces permanences ont lieu les mardis de 9h à 11h et de 17h à 19h ainsi que les jeudis de 9h à 11h. Plus d’informations au 29 86 86 1

(Communiqué du Clae du 7/01/13)

9 novembre 2012

Lëtzebuerger Bicherpräis 2012 au CLAE (2)

  Un État-relations
Remise du Lëtzebuerger Bicherpräis 2012 au CLAE -photo Michel Dimmer
Merci Guy [1] pour cet éloge et merci aux éditions Ultimomondo de nous avoir choisis cette année pour recevoir cette distinction qui nous va droit au cœur. Les occasions sont si rares de voir les projets ou les actions de notre association reconnues. Je crois d’ailleurs que depuis plus de 25 ans d’existence de notre structure c’est la première fois que nous recevons une reconnaissance. Je voudrais aussi ajouter à titre personnel que cette marque d’estime nous fait d’autant plus plaisir que nous succédons à Germaine Goetzinger avec qui nous avons travaillé sur plusieurs projets lorsqu’elle dirigeait le Centre national des Littératures. Avec nos institutions, nous avons emprunté ensemble des chemins de traverse où l’  « identité littéraire » d’une nation peut être brinquebalée de gauche à droite. Cette prise de risque nous l’avons aussi partagée et, dès le départ, les éditions Ultimomondo et quelques autres, nous accompagnent dans ce voyage au Salon du livre et des cultures.
Aussi, c’est avec beaucoup de joie que le Comité de liaison des associations d’étrangers (CLAE) a accueilli votre décision de nous attribuer le Bicherpräis 2012, pour l’organisation du Salon du livre et des cultures du Luxembourg.
Depuis plus de 12 années maintenant, le Salon aime à rendre hommage aux littératures, aux lettres, aux langues, aux cultures, qu’elles soient d’ici ou d’ailleurs, d’ici et d’ailleurs. Sans aucun subside ou presque, année après année, le Salon a accueilli des centaines d’écrivains du monde entier, de nombreux éditeurs de la Grande Région et de différents pays, représentatifs des cultures présentes dans le pays. Il s’est construit, grâce « aux travailleurs de l’ombre », bénévoles de structures associatives héritières de l’immigration ou non, amis du livre et des mots, compagnons du métissage culturel. Nous tenons à remercier et à associer à cette distinction tous ceux qui nous ont accompagné dans l’aventure, tous ceux qui ont cru en ce Salon qui ne ressemble à aucun autre lorsqu’il croise culture populaire et littératures, héritage des migrations et communication entre les terres de départ et la terre d’arrivée. Nous souhaitons également partager ce mérite avec les écrivains, éditeurs, libraires, traducteurs, visiteurs sans qui nous n’aurions pu le construire et l’augmenter, année après année.
Le Salon du livre et des cultures est une sorte d’Université populaire et  avec le monde associatif  lorsque nous construisons cet équipage, nous nous inscrivons dans la longue pérégrination de l’éducation populaire. Je pense d’ailleurs que si nous sommes d’une certaine manière invisibles les uns et les autres c’est que nous sommes autres pour un ministère d’une culture qui se pense uniquement savante. La culture populaire n’a pas encore acquis ses lettres de noblesses.
Et pourtant, le Luxembourg est depuis longtemps un palais des caravanes où l’on peut entendre un brouhaha des cultures : dans cet espace se négocient les marchandises, les épices, l’argent, le capital mais dans cet espace circulent aussi les langues, les poèmes, les créations, les idées et les livres. Il s’y échange aussi les musiques et les chants, les héritages politiques des terres de départ et les idées associatives.
Pour que nous puissions être entendus, lus, reconnus, il faudrait passer de l’appartenance à la référence. L’État-Nation c’est l’appartenance et cet État-Nation n’arrête pas de mourir.  Il devrait devenir un État-Relations : depuis longtemps, de nouvelles géographies humaines se dessinent sous nos yeux. Des familles, héritières de l’immigration, se sont installées depuis deux siècles sur cette terre. Elles circulent aujourd’hui plus facilement d’un pays à l’autre. Pour leur grande majorité, elles se sont établies au Luxembourg où résident leurs enfants et petits-enfants. Un nouvel espace, plus vaste, existe aujourd’hui. C’est un espace de références où se croisent l’histoire et la mémoire du pays de départ, celle du pays d’arrivée, le pays de naissance des enfants et des petits-enfants, d’autres pays où résident les autres membres de la famille qui eux aussi sont parti en émigration et à qui l’on rend visite.
De nouvelles identités se dessinent au fil de ces relations qui, il y a encore peu se réduisaient à un village, un bourg ou une ville. C’est une constellation du métissage qui est en mouvement. Il faudrait une nouvelle révolution copernicienne. De nouveaux outils de navigation, de nouveaux astrolabes, une nouvelle langue, de nouveau mots, de nouvelles poésies, des épopées contemporaines. Mais combien d’Ulysse et de Pénélope vivent déjà dans ce pays ? Ces nouvelles identités sont des colliers de relations et les géographies nationales, la géographie européenne sont des écrins trop étroits. Les nouveaux géographes, topographes, cartographes, navigateurs, caboteurs, sont déjà là. On les croise, excusez du peu,  au Salon du livre et des cultures, à Ultimomondo et chez d’autres éditeurs-inventeurs, sur Youtube et sur les blogs.
Un étranger est étrange, c’est étrange aujourd’hui… L’étranger d’hier venait du village d’à côté. L’étranger était auparavant une aubaine et il instaurait une relation d’hospitalité comme dans toutes les civilisations. Le migrant aujourd’hui, c’est la moitié d’un grand. Un migrant ce n’est que du mouvement, du déplacement. Un migrant n’a pas d’humanité car il est hors lieu, hors-jeux, hors-monde. Comment pourraient-ils mourir sinon dans presque autant d’indifférence sur les plages où nous nous baignons,  coincés dans les trains d’atterrissage ou les essieux d’un camion ?
Les familles héritières de l’immigration ont apporté avec elles des savoir-faire, une mémoire politique ou syndicale, une solidarité familiale, de voisinage, une culture paysanne, ouvrière, populaire, intellectuelle. Ces apports sont venus s’ajouter à ceux de ce pays. Ainsi s’est construit un Luxembourg qui ne nous est pas étranger. Mais ce pays peut devenir étranger, étranger à lui même : sommes-nous au milieu du labyrinthe ? Les monstres sont là. On peut les nommer, les montrer, les combattre : société séparée, apartheid, ethnicisation, bouc émissaire, communautarisme, nationalismes, théories de la race.
Etranger à nous même ? [2] Il y a un fil que l’on peut suivre. Le métissage est ce passage du labyrinthe, passage souvent effrayant, toujours enrichissant. Mais arrivé à destination, le voyageur restera fidèle à ce qu’il a quitté tout en adoptant de nouvelles mœurs, de nouvelles habitudes, un nouveau langage, une nouvelle manière de voir.
Nous inventons tous des fils d’Ariane, des colliers de relations, de nouvelles marques, de nouveaux tatouages qui nous permettent de naviguer et de se repérer dans ces nouvelles constellations : les littératures et les livres sont encore des mappemondes pour demain.
RJP-CLAE
Casino d'Art Contemporain, Luxembourg.
7 novembre 2012


[1] Guy Rewenig, écrivain et directeur des Editions Ulimomondo
[2] En référence à Julia Kristeva, Etrangers à nous même, Editions Fayard, 1988.

Lëtzebuerger Bicherpräis 2012 au CLAE

Eloge du lauréat
Guy Rewenig, écrivain et directeur des Editions Ultimomondo - photo Michel Dimmer

Le Luxembourg est-il un pays d’accueil ? Mais oui, bien sûr, nous accueillons avec ferveur les cheikhs – ou faut-il dire les chèques ? - du Qatar, nous offrons le tapis rouge aux mafieux de la finance internationale et aux comtesses de Belgique qui miraculeusement se mutent en Luxembourgeoises. Tout ce qui relève du pognon est le bienvenu au Luxembourg. Mais pour le reste, il y a péril en la demeure. Les demandeurs d’asile par exemple, donc ceux qui n’ont ni le fric ni le pouvoir ni le passeport féodal, nous ne les accueillons pas à bras ouverts, nous les dissuadons. Même à coups de massue, suivant l’exploit d’une très chrétienne ministre luxembourgeoise qui a réduit presqu’à néant les allocations accordées à ces étrangers malvenus, pour les convaincre de foutre le camp.
Il y donc étrangers et étrangers. Vous, les étrangers organisés au sein du CLAE, vous appartenez à une catégorie tenace qui se propose de défendre les droits de l’homme au Luxembourg. Vous militez, et c’est déjà suspect. De quoi se mêlent-ils, ces femmes et ces hommes venus de tous les horizons et qui n’ont pas le moindre soupçon de racines luxembourgeoises ? Voilà en bref le ténor des réactions sur Internet, dès que le CLAE communique ses vues et ses revendications. On n’a qu’à lire les commentaires anonymes sur RTL.lu à propos du CLAE pour comprendre que la notion du pays d’accueil ne vaut que pour quelques grosses carrures. Le citoyen étranger n’est pas nécessairement conçu comme un facteur d’enrichissement ou de culture complémentaire.
Ce soir, nous voici réunis en plein centre d’une Ville qui s’est récemment auto-félicitée d’avoir accueilli le 100 000e habitant et d’accéder ainsi au statut officiel d’une grande cité. Les représentants politiques ont oublié de préciser que pratiquement la moitié de ces 100 000 habitants se compose d’étrangers. Et qui dit étrangers, dit : pas de véritable participation politique, pas de pouvoir de décision, influence extrêmement limitée, citoyenneté anéantie pour ainsi dire. En d’autres termes : il y a une moitié des habitants de la Ville qui décide sur le dos de l’autre moitié. Ailleurs, cette pratique s’appelle Apartheid. Ici, elle s’appelle continuité par la grâce de Dieu.
Cependant, face à cette lamentable attitude politique, le CLAE n’a jamais désarmé. Au contraire, vous avez installé une culture du débat démocratique, vous défendez toutes griffes dehors les acquis sociaux et les libertés essentielles, vous développez tout un programme pour stabiliser les droits des citoyens. L’exquise expression de tous ces efforts est chaque année le Festival des Migrations, des Cultures et de la Citoyenneté. C’est une fête de la convivialité, où les termes de frontières ou de nations n’existent pas. Au cœur de cette belle manifestation axée sur l’amitié et la solidarité, qui est aussi un formidable exploit logistique, vous avez enraciné le Salon du Livre et des Cultures. Les livres encadrent littéralement l’ensemble des festivités. Ils sont pour ainsi dire le ferment du Festival. Votre approche de la littérature internationale nous a séduits : elle ne fait pas bande à part, elle n’est pas refoulée dans la zone des strapontins, non, elle est pleinement intégrée et donc visiblement valorisée.
Le Salon du Livre et des Cultures pourrait être un modèle pour les pouvoirs publics au Luxembourg. Mais chez nous, la littérature n’a pas de statut. Vous l’avez vous-mêmes constaté : toutes vos démarches auprès du Ministère de la Culture pour un soutien tant soit peu modeste ont échoué. Les auteurs et les éditeurs luxembourgeois font la même expérience. Dans ce Ministère, il n’y a ni générosité ni curiosité intellectuelle, ni même une quelconque conception ou stratégie de la création littéraire. Et surtout, ces fonctionnaires donnent l’impression de se foutre royalement des livres et des auteurs. La littérature se retrouve ainsi au tout dernier rang de la politique culturelle luxembourgeoise. Elle n’en est pas seulement l’éternel parent pauvre, elle est pratiquement ignorée.
Avec le Salon du Livre et des Cultures, vous avez choisi la voie contraire. Vous rassemblez des écrivains venus de pays où la littérature compte parmi les vivres, donc les moyens de vie et de survie. Pour nous Luxembourgeois, souvent au bord de l’abandon dans un environnement hostile à la littérature, c’est un encouragement et une forte motivation. Les rencontres dans le cadre du Salon nous font entrevoir des énergies créatrices que nous aimerions bien investir dans notre propre travail. Le CLAE, très irréductible et obstiné dans son engagement pour les littératures, a parfaitement mérité notre 3e Lëtzebuerger Bicherpräis. Je vous félicite chaleureusement. Et vive la 13e édition du Salon en 2013!
Juste deux mots encore avant la remise du « trophée » à votre représentant. Cette sculpture en céramique, qui symbolise le Lëtzebuerger Bicherpräis, a été créée par Klaudia Kampa, collaboratrice des éditions ultimomondo. Klaudia est Polonaise, elle a travaillé au Luxembourg, aujourd’hui elle vit en Grande-Bretagne, son métier l’amène régulièrement en Suisse. En voilà un parcours qui plaira sans doute au CLAE, promoteur du nouveau citoyen luxembourgeois culturellement extensible.
Pour finir, j’aimerais dédier une pensée émue à Roger Manderscheid, co-fondateur d’ultimomondo. Ce soir, à la Cinémathèque Municipale, donc à 400 mètres d’ici, Roger, le grand écrivain qui fut un ardent défenseur de la cause littéraire, revivra par le biais de quelques films retraçant sa personnalité. Roger est aussi l’un des pères du Lëtzebuerger Bicherpräis. Je l’imagine très content du lauréat 2012.
Guy Rewenig
7 novembre 2012
 

6 novembre 2012

Action « Making Luxembourg »


ASTI-Luxembourg
Madame Laura Zuccoli – Présidente

Madame la Présidente,

Nous vous remercions de nous avoir proposé de participer à votre action « Making Luxembourg ».
Le CLAE a participé dans le passé aux campagnes contre le racisme promues par l’Union européenne et par le Conseil de l’Europe. Ces campagnes, qui ont permis le développement de projets souvent intéressants et impliquant de nombreux acteurs de la société, ont réussi à faire évoluer les législations nationales et européennes qui pénalisent aujourd’hui, beaucoup plus, la discrimination et le racisme. Si de ce point de vue, les textes législatifs sont nombreux, il nous apparaît que des mesures relatives à plus d’équité sociale, d’accès à la formation, d’égalité des chances, de promotion des relations interculturelles, de démocratisation de la société manquent ou n’ont pas été suffisamment défendues. Nous pourrions ajouter à cette liste un accès à la nationalité luxembourgeoise plus facile et un droit du sol dès la naissance.
De notre point de vue, ces mesures d’équités sociales, culturelles et juridiques sont les déterminants qui permettront de réduire les discriminations raciales. Elles ne pourront être renforcées ou acquises que grâce à l’action des responsables politiques et sociaux qui nombreux semblent adhérer à votre initiative.
Suite à la décision de notre comité exécutif de ce mardi 23 octobre, notre organisation ne pourra donc s’engager avec vous dans cette initiative ou opération car les risques sont grands dans une telle campagne où le marketing domine, lorsque l’image et l’apparence prennent le pas et recouvre la mise en perspective de l’histoire du Luxembourg, des mouvements sociaux et des engagements associatifs pour une reconnaissance de la diversité : nous ne souhaitons pas que ce marketing cache les conflits sociaux, économiques et culturels d’hier et d’aujourd’hui. Une politique de l’image, de la représentation ne doit pas masquer l’histoire des relations interculturelles.
Projet de campagne ASTI pour "Making Luxembourg"
La question identitaire que vous posez ne nous semble pas réductible à une question de pourcentage où se mélange, la nationalité, la profession, les loisirs et des préjugés, des clichés de comportements pour votre exemple d’une personne à 48% luxembourgeois. Nous pensons même que ce type d’action risque de renforcer les clivages et les replis identitaires au niveau de la société luxembourgeoise. Votre campagne relie une définition identitaire avec les problèmes de racisme : nous pensons que cette association n’est pas sans risque car de notre point de vue ce sont les problèmes sociaux, économiques et culturels qui font le terreau du racisme. Les questions d’identités en sont une conséquence et non pas une cause.
Nous n’avons pas la même définition, le même angle d’analyse dans la construction identitaire d’une personne dans ses références à l’Être luxembourgeois.  L’approche du métissage culturel que nous défendons depuis des années est impossible dans les idées que vous défendez. Être luxembourgeois n’est pas une question d’addition.
Comme il nous semble difficile d’intervenir sur les concepts mis en mouvement dans votre opération, nous ne pourrons donc pas nous y associer.

Nous vous saurions gré de bien vouloir communiquer ce courrier aux organisations qui ont adhéré à votre initiative.

Veuillez agréer, Madame la Présidente, l’expression de nos meilleurs sentiments.

CLAE
24 octobre 2012

21 septembre 2012

Festa de l'Unita de Esch/Alzette

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« La Festa dell’Unita reste toujours la fête des valeurs traditionnelles de gauche. »

Les 29 et 30 septembre se déroulera la 41e édition de la Festa dell’Unità de Esch-sur-Alzette. Roberto Serra, secrétaire du Circolo Partito Democratico Lussemburgo, revient pour Horizon sur ce rendez-vous incontournable de la Gauche italienne.
La Festa dell’Unità en Italie, c’est un peu la Fête de l’Humanité en France ?
Roberto Serra : Oui  et non. Oui, parce que la Festa dell’Unità était, à l’origine, la fête du Parti communiste italien, tout comme la Fête de l’Humanité est celle du Parti communiste français. C’était le rendez-vous privilégié de la Gauche italienne. D’ailleurs, l’Unità était aussi le nom du journal du Parti communiste italien. Aujourd’hui, ce n’est plus le Parti communiste, lequel a pratiquement disparu, qui organise la Festa dell’Unità, mais le Partito Democratico. C’est un parti qui s’est constitué il y a quatre ans et qui rassemble les principales forces de centre gauche. Ce changement a fait que la Festa dell’Unità  est devenue Festa Democratica. Seules, quelques éditions locales tiennent à garder l’appellation d’origine, comme c’est le cas de notre fête à Esch-sur-Alzette.
De l’Italie au Luxembourg, comment s’est-elle installée à Esch-sur-Alzette ?
Roberto Serra : L’immigration italienne au Luxembourg durant la première moitié du 20e siècle était principalement une immigration ouvrière. Des ouvriers et mineurs ont ouvert, au Luxembourg, une section du Parti communiste italien. Il faut savoir que durant des décennies, les Italiens déclarés ouvertement communistes étaient fortement discriminés par les autorités luxembourgeoises. Cette discrimination a doucement disparu dans les années soixante, d’une part en raison du processus d’intégration et d’autre part en raison de l’évolution démocratique des institutions luxembourgeoises. La première Festa dell’Unità au Luxembourg a eu lieu à Esch-sur-Alzette en 1971. Cette fête ouverte à tous était une sorte de « revanche démocratique » de nos compatriotes. Le lieu ne pouvait être qu’Esch-sur-Alzette, une ville fortement ouvrière avec une immigration italienne extrèmement présente dans tout le sud du pays ainsi que dans la région frontalière française. Je tiens à souligner avec fierté que la Festa dell’Unità de Esch-sur-Alzette est l’unique édition qui se déroule hors de l’Italie. Le mérite en revient aux amis, camarades italiens du Luxembourg qui ont tenu obstinément, tout au long de ces quarante années, à organiser cet événement pour dire les idéaux et valeurs de gauche. 
Comment a-t-elle évolué ?
Roberto Serra : Nous avons bien sûr subi le déclin du Parti Communiste, mais la Festa de l’Unità reste toujours la Fête des valeurs traditionnelles de gauche : solidarité sociale, justice sociale, paix, égalité des chances. Tout comme en Italie, c’est une section luxembourgeoise du Partito Democratico qui maintient aujourd’hui l’organisation de cet événement. Tout en restant ancré à gauche, il nous semble important de dépasser les clivages politiques et d’apporter notre contribution aux débats de société qui nous concernent tous. Les valeurs que nous défendons vont bien au-delà des partis politiques. C’est la raison pour laquelle, nous bénéficions du patronage de la Ville de Esch-sur-Alzette et de la présence de l’Ambassade d’Italie à l’ouverture officielle.
Je voudrais également souligner le soutien de  l’OGB-L qui est co-organisateur de la Festa dell’Unità depuis plusieurs années. La présence de l’OGB-L est une évidence si l’on sait l’importance de l’engagement syndical allant de pair avec l’engagement politique, dans le mouvement ouvrier italien. Cette année, nous rendrons hommage à la mémoire de John Castegnaro, un ami qui a toujours compris notre engagement. C’est une immense perte pour la communauté italienne au Luxembourg.
Quels seront les temps forts, cette année ?
Roberto Serra : La Festa est un événement qui réunit convivialité et réflexion politique sur des thèmes d’actualité. La convivialité est apportée par les spécialités culinaires, les stands, la musique. L’actualité politique est traditionnellement abordée par un temps fort le dimanche matin. Cette année, nous avons prévu, à 10h30, une table ronde sur « Le rôle de la gauche face à la crise économique globale » avec la participation de Alex Bodry (LSAP), Jean-Claude Reding (OGBL), Claude Turmes (Déi Greng), Frank Jost (Déi Lenk), Sandro Gozi (Partito Democratico).

Propos recueillis par Claudine ScherrerParu dans Horizon n°114 (septembre 2012)


Mémoire et histoire, Bosnie et Monténégro


 Mémoire et histoire, Bosnie et Monténégro.
Deux livres viennent de paraître juste avant les vacances et d’une certaine manière ils communiquent entre eux, ici, au Luxembourg. Faiz Softić, écrivain, romancier, journaliste, originaire de Sarajevo en Bosnie, installé au Luxembourg depuis plus d’une décennie et Munir Ramdedović militant associatif de la culture et du mouvement associatif héritier de l’immigration monténégrines en sont chacun les promoteurs.
Ces deux livres dont ils sont pour le premier l’auteur et pour le second le passeur indiquent chacun à leur manière les liens entre le Luxembourg et les pays de départ des familles de Bosnie et du Monténégro qui vivent au Grand-Duché depuis quelques générations. Ces deux ouvrages soulignent par leur publication et leur diffusion ici, ces liens, invisibles au plus grand nombre, tissés par la migration, l’exil et qui indiquent la communication entre nations. Ces publications sont aussi un contre-point à cette notion « d’ex-yougoslavie » qui ‘est plus un espace politique et identitaire : la Bosnie et le Monténégro sont deux pays aux histoires anciennes et aux cultures particulières.
Bošnjaci u Luksemburgu – Bosniaques au Luxembourg - écrit par Faiz softić est le premier livre réalisé sur la mémoire de l’immigration bosnienne au Luxembourg. Constitué de plus de 50 portraits, Faiz Softić nous apprend que les premières familles originaires de Bosnie sont arrivées à la fin du XIXème siècle pour travailler à l’Arbed et nous pouvons découvrir au fil des entretiens très contemporains, la profondeur de l’inscription de toute ces familles sur le territoire luxembourgeois.
Histoire du Monténégro est un livre traduit en français, très ambitieux, qui retrace l’histoire du Monténégro de la préhistoire à son accession à l’indépendance en 2006. Munir Ramdedović aura contribué à l’édition de ce livre et à sa traduction en français. Impossible de résumer ici cet ouvrage de 300 pages qui essaye de donner corps et âme à ce jeune Etat et à ce pays à l’histoire « ancestrale ». Nous avions accueillis Serbo Rastoder au Salon du Livre et des Cultures du Luxembourg qui est un des historiens, auteurs de cet ouvrage. C’est un des spécialistes les plus reconnus de la « région ». Ce livre fera sans doute date dans la ré-écriture de l’histoire post-yougoslave.
Ces deux livres peuvent être commandés au CLAE.
RJP.

Bošnjaci u Luksemburgu, Faiz Softić, Editions Almanah, Podgorica, 2012.
Histoire du Monténégro, Živko M. Andrijašević, Šerbo Rastoder, Edition Coopération Luxembourg Monténégro, Grude, 2012.

La citoyenneté de résidence


Le concept de citoyenneté de résidence et plus particulièrement la question du droit de vote des étrangers chemine de plus en plus dans les méandres de la société luxembourgeoise en étant notamment mobilisé par un nombre croissant d’acteurs politiques, économiques et sociaux. Peut-on pour autant pousser un cri de joie et tourner la page de cet État-Nation qui a façonné pendant plus d’un siècle notre façon de s’identifier et de définir les autres au prix le plus souvent de multiples violences symboliques et physiques ?
Limiter le concept de citoyenneté de résidence au seul droit de vote des étrangers, comme nous avons actuellement tendance à le faire, risque cependant de nous faire passer à côté d’enjeux tout aussi importants. Cette restriction nous invite actuellement à plutôt utiliser ce concept comme un ressort pour surmonter le manque de légitimité qui résulte de la division du droit électoral. Depuis le début du XXe siècle, l’État luxembourgeois a en effet construit sa légitimité de la souveraineté populaire en créant par le même processus une société bicéphale dont les contours se sont définis par l’appartenance nationale. La législation qui en découle a eu des répercussions sensibles et aussi évolutives sur l’ensemble des droits civils, politiques et sociaux. Même si les différences ne sont plus aussi claires qu’auparavant, on lit cependant encore de manière symptomatique dans la Constitution que Les Luxembourgeois sont égaux devant la loi. Demeure néanmoins la question de la société entière qui continue de fonctionner  sur un principe d’inégalité.
Mais, en entendant le bruit des klaxons qui ponctuent cet Euro 2012, on en vient à penser que l’enjeu autour du concept de citoyenneté de résidence ne se situe pas seulement en termes d’égalité mais aussi d’identification, notamment à la société luxembourgeoise. L’histoire nationale de chaque pays agissant comme un véritable vecteur, chacun est tenté en mobilisant des symboles nationaux, d’exprimer un lien affectif avec son pays ou le pays d’origine de ses parents. On en voudra pour preuve les multiples drapeaux qui fleurissent sous les fenêtres ou sont brandis comme des étendards, symboles d’allégeance à une nation rêvée. Pourquoi un tel atavisme ? Que l’on ne s’y trompe pas, la référence à un pays ou une nation n’est pas du même ordre. Les cultures de tout pays ont été traversées et brassées par les influences socio-économiques et socio-culturelles qui ont déterminé les différents siècles. Elles se sont élaborées à partir de multiples références, se sont partagées et échangées dans différents espaces. Les identités nationales se sont au contraire construites historiquement au XIXe et XXe siècles autour du nivellement culturel et de l’exclusion de tous ceux qui n’appartenaient pas à ce corps politique et identitaire. Se définir aujourd’hui comme Luxembourgeois, Français ou Portugais, c’est effectivement s’inscrire dans une vision construite d’unicité en actant symboliquement la différence qui nous sépare de l’altérité. On commence à entrevoir sous cet angle comment le concept de citoyenneté de résidence pourrait venir contrer toutes ces identifications excluantes qui influencent de manière significative les relations que nous construisons et la façon de s’inscrire dans le pays dans lequel nous vivons. Mais, la mobilisation de ce concept permettrait également de contrer une autre division tout aussi profonde qui se joue cette fois-ci davantage en terme sociaux-économiques et qui reproduit de manière encore symptomatique un schéma de pensée lié à la capacité politique et au système censitaire qui en découle. Les vieux dinosaures de l’histoire des luttes démocratiques, que l’on croyait enterrés, ne sont pas encore morts !
Certains argumenteront que le Luxembourg a ces dernières années élargit les possibilités de naturalisation à travers l’introduction de la loi sur la double nationalité. L’évolution en restant louable s’inscrit toutefois dans le paradigme précédent sans véritablement repenser les principes de la citoyenneté. Les sociétés pourtant se transforment et actent différemment. Nous pendrons pour preuve les multiples mouvements de contestation dans le monde qui marquent toujours davantage un rapport individualisé à l’espace public et une méfiance quasi viscérale aux systèmes politiques en place. Le temps de la souveraineté et de l’allégeance touche t-il à sa fin ? Il perdurera sans doute encore de nombreuses années voire des décennies, mais nous risquons en conservant les mêmes paradigmes de faire de la citoyenneté un porte-manteau sur lequel on accrocherait toutes les vieilleries du passé. Le concept de citoyenneté de résidence invite au contraire à penser la citoyenneté moins comme un principe de souveraineté et davantage comme un principe d’action et d’engagement affirmant par effet de ricochet la primauté de l’inscription sociale au détriment de l’allégeance.
Un autre défi de la citoyenneté de résidence se situerait du côté du métissage des cultures qui se tissent dans des sociétés marquées par la modernité où des processus de subjectivisation sont de plus en plus en œuvre. La légitimité notamment culturelle ne peut plus être uniquement le fruit de l’identique, mais devra aussi être le résultat de la reconnaissance de l’autre par soi. Cette réalité oblige à de multiples luttes pour la reconnaissance, mais offre aussi la formidable chance, une occasion historique, loin des guerres et de l’exclusivité de la légitimité, de vivre le Luxembourg comme une terre de métissage, où les Hommes porteurs de plusieurs cultures, pourront en toute liberté et sans allégeance, choisir, partager, bricoler, tricoter leurs références communes…
Anita Helpiquet
Paru dans la revue Diwan n°4 (juillet 2012) et Horizon n°114 (septembre 2012)